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Retour aux geôles de Moubarak par Alaa Abdel Fattah

Une lettre depuis la prison du blogger égyptien

jeudi 3 novembre 2011, par Primitivi

Le blogueur égyptien de longue date Alaa Abdel Fattah (@alaa) a été mis en détention le dimanche 30 octobre pour une durée de 15 jours après avoir refusé de se plier à l’interrogatoire d’un enquêteur militaire, en invoquant son droit à comparaître devant une juridiction civile. Alaa, activiste, informaticien et blogueur, né au Caire en 1981, est une figure emblématique de l’opposition et de la blogosphère égyptienne qu’il structura dès ses premiers pas, en créant avec son épouse, Manal Hassan, un aggrégateur de blogs qui permit à chacun de s’informer et d’observer la croissance d’une force politique d’opposition, libre et engagée. Incarcéré une première fois en 2006 dans les geôles de Moubarak, Alaa se trouve à nouveau détenu. Hier soir, il nous a fait parvenir une lettre. La voici.

Retour aux geôles de Moubarak par Alaa Abdel Fattah

Jamais je n’aurais cru revivre mon expérience d’il y a cinq ans. Après la révolution qui eut raison du tyran… retourner à ses geôles ?

Tous mes souvenirs de détenu me reviennent ; se coucher sur le sol, vivre à 9 dans une cellule de 2 mètres sur 4, écouter les chansons et les conversations de prison. Je ne me souviens plus de ce que je faisais pour garder, durant mon sommeil, mes lunettes à l’abri. Elles ont été piétinées trois fois depuis ce matin. Je réalise que ce sont les mêmes lunettes qui m’ont accompagnées lors de ma première incarcération en 2006, quand je fus arrêté pour avoir appelé de mes vœux un système judiciaire indépendant.

Me voilà à nouveau enfermé sur la base d’accusations creuses et sans fondement ; la seule différence, cette fois-ci, c’est que nous n’avons plus à faire au Procureur de la Sécurité d’État, mais au Procureur Militaire – un changement en harmonie totale avec la période militaire que nous traversons.

La fois précédente, je partageais mon incarcération avec 50 camarades du Mouvement “Kefaya” (Assez). Cette fois, je suis seul. M’accompagnent dans l’épreuve huit détenus. On opprime, ici, le coupable comme l’innocent.

Quand ils apprirent que j’étais un “jeune de la révolution” ils se mirent à damner cette révolution qui n’a pas été fichue de mettre l’Intérieur “au pas”. J’ai passé les deux premiers jours à écouter leurs histoires de torture aux mains de notre police résolue à rester ce qu’elle a toujours été, résolue à prendre sa revanche sur les corps des plus démunis et des laissés pour compte, qu’ils soient, eux aussi, coupables ou innocents.

De leurs histoires je découvre l’envers du décor du “retour à la normale” et de la “sécurité” dans nos rues. Deux de mes co-détenus sont là pour la première fois. Ce sont des jeunes hommes ordinaires, dénués de toute forme de violence. De quoi les accuse-t-on ? D’association de malfaiteurs ! Abou Malek serait donc une association de malfaiteurs à lui tout seul… et armée, qui plus est ! Je comprends mieux alors les déclarations dont nous abreuve le Ministère de l’intérieur sur son combat réussi contre l’insécurité ! Compliments.

Pendant les rares heures de la journée où les rayons du soleil pénètrent dans notre cellule habituellement plongée dans le noir, nous lisons les inscriptions d’un ancien détenu, gracieusement calligraphiées. Quatre murs recouverts de bas en haut de versets du Coran, d’invocations et de pensées intimes. On y lit les paroles d’un homme qui veut se repentir. Le lendemain, nous découvrons, dans un coin, la date d’exécution du détenu inconnu. Nous pleurons.

Les condamnés se consolent dans le repentir, mais de quoi se console un innocent ?

Je laisse libre à cours à mes pensées en écoutant la radio. J’écoute le discours d’un Général à l’occasion de l’inauguration du “drapeau le plus haut du monde” — qui, sans aucun doute, battra tous les records. Je m’interroge si le record de l’insolence n’a pas été battu par mes accusateurs quand ceux-ci ont inscrit le nom de Mina Danial tout en haut de la liste des personnes accusées d’avoir “incité à la violence” ? Sans doute sont-ils les premiers à tirer sur un homme, à cracher sur sa tombe et à accuser son cadavre de meurtre. Ou serait-ce plutôt ma cellule qui remporterait le record mondial du nombre de cafards au mètre carré ? Abou Malek me tire de ma rêverie : “Je te le jure devant Dieu, soit cette révolution rend justice aux opprimés, soit elle échoue”.

Alaa Abdel Fattah Le troisième jour, 1er novembre 2011 Cellule numéro 19, Prison d’Appel de Bab el Khalk, Le Caire, Égypte

Pour en savoir plus :
- à lire sur Global Voice - http://fr.globalvoicesonline.org/20...

- à lire aussi les réactions de ses amis, également bouleversés par l’accusation d’incitation à la violence lors du dimanche sanglant du 9 octobre 2011 au Caire (28 morts lors d’une manifestation copte devant Maspéro - la TV d’Etat- pour protester contre un incendie d’église près d’Assouan), une accusation qui vise même Mina Daniel tué ce jour-là : http://fr.globalvoicesonline.org/20...
- Mise à jour (agence IM’média) : dès l’annonce de l’arrestation d’Alaa Seif Abdel Fattah, la solidarité s’est organisée et des manifestations ont eu lieu pour sa libération et contre les tribunaux militaires pour les civils, comme ici lundi 31 octobre au Caire :

http://www.youtube.com/watch?v=XtUK... ( en arabe sous-titré en anglais).

De nombreux témoignages sont déjà disponibles sur le net, dont un portrait d’Alaa et de sa famille : http://www.youtube.com/watch?v=IJhl...

Le journal Al Shorouk ouvre un portail de solidarité : http://www.shorouknews.com/columns/...

et publie une lettre d’Alaa en prison, sortie clandestinement : علاء عبد الفتاح يكتب من خلف القضبان : عودة لسجون مبارك

http://www.shorouknews.com/news/vie...

également publiée en anglais dans Le Guardian : http://www.guardian.co.uk/commentis...

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