Adiéu Paure Carnavas !

A l’an que ven ! Se siam pas mai que siguem pas mens !
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6500 personnes qu’ils disent ! On avait jamais vu ça de mémoire carnavalesque !

A l’an que ven ! Se siam pas mai que siguem pas mens !

A l’année prochaine ! Et si on n’est pas plus, qu’on ne soit pas moins (vœu traditionnel provençal.)

[La samba des cocus, Bogre de Carnaval, Teatre de la Carrièra]

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Toutes ces personnes venues mettre le monde à l’envers pour conjurer l’année écoulée, se rassembler, faire la fête, se saouler, danser. Et comme chaque année quand Carnaval revient :

[Fête des fous P. Van der Heyden d’apres Brueghel, 1559 ]

"La foule en liesse qui emplit les rues ou la place publique n’est pas une foule ordinaire. C’est un tout populaire, organisé à sa façon, à la manière populaire, en dehors et à l’encontre de toutes les formes existantes de structure coercitive sociale, économique et politique, en quelque sorte abolie pour la durée de la fête.

[…] L’individu se sent partie indissoluble de la collectivité, membre du grand corps populaire. Dans ce tout, le corps individuel cesse, jusqu’à un certain point, d’être lui-même : on peut, pour ainsi dire, changer mutuellement de corps, se rénover (au moyen des déguisements et masques).

[…] Sur la place publique du carnaval, le corps du peuple sent, avant tout, son unité dans le temps, sa durée ininterrompue dans celui-ci, son immortalité historique relative. Par conséquent, ce que sent le peuple, c’est l’unité et la continuité de son devenir et de sa croissance."

[Mikhaïl Bakhtine, "L’œuvre de F. Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance", 1970]

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Ouh la la, Non, non, non, point du tout nous dit-on.

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Il s’agissait plutôt d’une horde de sauvages venue envahir le cœur apaisé de la ville ; de purs égoïstes irresponsables venus contaminer de leur virus jusqu’aux égouts de la cité ; une masse dangereuse et incontrôlable.

C’est vrai que Carnaval a surpris vraiment tout le monde ! On s’y attendait vraiment pas dites ! 6500, comme ça, boom ! Etait-ce un rassemblement secret ? A en croire les paroles d’autorité, responsables et garante de la sécurité globale de leur administrés : secret il y avait. Si bien gardé que de toute l’Europe avaient afflué les fêtards. Si bien gardé que la mairie et la préfecture ne s’en sont rendus compte et fait intervenir les soldats qu’à 19h, quand ce pauvre Caramentran avait fini de bruler. Mais pourquoi s’étaient-ils donné rendez-vous ? Si c’est pas pour faire disparaître Carême ? Mais pour brûler, brûler, brûler !

Non poiria anar plus mau

[Non poirià anar plus mau · Gacha Empega, Manu Théron, Sam Karpiena, Barbara Hugo]

Ça ne pourrait aller plus mal
Nyga nyga nyga
Ça ne pourrait aller plus mal
Et nyga nyga nau

Écoutez tous la balade
Bien hargneusement composée
Que nous allons vous dire
Car si elle n’est pas bien chantée
Égrenée
Entrainante

Nous vous dirons la vérité
Silence écoutez un peu
Encore une fois nous chantons
Pour vous dire
Sans rire
La chanson de malgovern

Ça empire toujours

Par saint pire
Dieu y regarde
Autant l’été que l’hiver
De carême et de carnaval

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Chacun dans son rôle

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Démasquer la vanité des puissants fait toujours paraître leur pouvoir moins irrésistible. C’est pourquoi les tyrans tremblent devant les bouffons, et les dictateurs interdisent les chansonniers. Bien qu’une occasion fixée pour le persiflage politique puisse être exploitée par les puissants pour rendre la critique insignifiante, même une telle occasion ne doit pas exister. Du point de vue de l’oppresseur, la satire risque toujours de lui échapper ou de donner des idées aux gens, aussi est-il préférable de ne pas du tout la tolérer.

[Harvey Cox, "La Fête des fous", Seuil, 1971]


[Deux fous de carnaval (Hendrik Hondius, 1642)]
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Il paraît que tout le monde n’était pas masqué. Ça pour Carnaval c’est pas joli joli ! Ça vaut quelques couches d’enfarinage ! C’était même marqué sur l’affiche qu’on a vu sur les murs : qui ne sera pas masqué sera enfariné ! Heureusement que la maréchaussée veille – soutenue qu’elle est par la presse bienveillante :
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Souvent sans masque, ces milliers de personnes ont défilé déguisés dans le quartier de La Plaine. « Nous effectuons des contrôles aux abords du cortège, notamment sur le port du masque et les contrevenants seront verbalisés », a déclaré la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui a dénoncé « l’irresponsabilité totale des participants ».

[CNews, 21/03/21]
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Après, on a eu droit aux surenchères d’offuscations et de menaces ! Il fallait bien qu’ils jouent leur rôle, jusqu’à en devenir les mauvaises caricatures. Le maire, la préfète, le ministre, les conseiller·e·s et les élu·e·s en tout genre : tous trouvaient là à s’étouffer d’indignation dans les médias de caniveau.
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Mais Carême veut des têtes : « Trouvons les responsables et punissons-les avec extrême sévérité ».

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Tous les moyens sont bons : les fins limiers sont allés exhumer une vieille association en dormance depuis pas mal d’années, « la Plaine sans frontières » et passer à l’interrogatoire les membres oubliés de son collège. Fallait bien faire un truc. Téléphones saisis, enquête en cours, pour chercher quoi ? Pour chercher qui ? Carnaval n’a pas besoin d’être libéré, il s’en charge !

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Quitte à fouiller dans l’histoire et à faire des amalgames,
> on ne saurait que trop leur suggérer d’afficher sur les murs de la ville, ce si contemporain communiqué de leurs prédécesseurs (ils se reconnaîtront), on se marrerait bien ! :

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MUNICIPALITE

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Portant défenses à toutes personnes de se présenter en public avec masques ou déguisement, de donner des bals masqués, et de tenir des assemblées de danse après dix heures du soir.

Nous Maire et officiers municipaux de cette Ville de Marseille, considérant que les danses et les mascarades publiques peuvent servir de prétexte aux personnes mal-intentionnées pour susciter des rixes et fomenter des désordres ; et voulant assurer la tranquillité publique par tout les moyens qu’indique la prudence, dans ces circonstances difficiles, sur ce M. le substitut du procureur de la Commune, défendons expressément à toute personne de paraître en public, ni de jour, ni de nuit, avec masque ou sous un déguisement quelconque, de courir en troupes, ou de s’assembler dans les rues et places publiques, et ce, à commencer du jour de la fête des Rois. Défendons également de donner aucun bal masqué, tant dans les salles de spectacles que partout ailleurs ; et pour ce qui est des bals parés, qui pourraient être donnés, tant au concert, qu’à la salle des spectacles, ou chez les particuliers qui voudront danser chez eux avec instruments, ordonnons que lesdits particuliers ou directeurs de spectacles, se retireront devant nous pour obtenir notre agrément sur lesdits bals, et seront tenus de les faire cesser à dix heures précises du soir, sous peine d’être poursuivis comme réfractaires aux lois et règlements de police. Ordonnons au surplus, que la présente sera affichée, tant dans la ville que dans le territoire.

> Fait à Marseille, dans la maison Commune, le 5 janvier 1791. Signés par Martin, maire, Bernard, Corail, Baudoin, Nitard et Laugier, officiers municipaux.

Signé, Barbaroux, secrétaire greffier adjoint.

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On se rappellera et on leur rappellera aussi qu’à (faire) endurer Carême sans fin :

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Quand la foule du carnaval juge en grande pompe, puis met à mort une effigie du pouvoir, les procédures juridiques et policières sont souvent imitées jusque dans leurs moindres détails. C’est « pour rire », mais ce peut être aussi comme une répétition générale de quelque chose qui semble encore impensable ou inespéré. Il ne faudra donc pas grand-chose, si les circonstances s’y prêtent, pour qu’à l’effigie succède celui-là même que l’effigie représentait, à savoir l’agent du pouvoir seigneurial et non plus sa simple figure. Les rituels symbolisent sans doute des événements, mais il arrive aussi qu’ils les produisent « pour de vrai », à travers ce que Bercé nomme alors « les fêtes changées en révoltes ».

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Adieu pauvre carnaval

Adieu paure carnavas

[Adieu paure carnavas · Gacha Empega, Manu Théron, Sam Karpiena, Barbara Hugo]

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- Tu es laide, tu es grosse. Tu as une paire de joues comme les fesses d’un gros cochon.
- Tu es toujours en train de boire, de manger, de faire la farandole, j’en ai assez de toi.
- Et moi je préfère vivre seule que mal accompagnée, Grand couillon !
- C’est trop fort, moi je suis Carême
- Et moi Carnaval.

> 
Refrain :
Au revoir, au revoir,
Au revoir pauvre Carnaval
Carnaval, tu es un ivrogne
Qui nous coûte cher
Mais tu as une belle gueule
Et ton ventre est sans pareil
Tu as chié dans tes culottes
Ça a coulé dans tes chaussettes !
Si tu n’avais pas eu la coulante
Ça ne serait pas tombé si bas !
Tu t’en vas et moi je reste
Pour manger la soupe à l’ail
Pour manger la soupe à l’huile
Pour manger la soupe à l’ail !
Dis-moi pourquoi il te chasse
Ce laid Carême
Pourquoi ici laisser ta place
Pourquoi pas rester toute l’année

Maintenant que nous avons tout terminé
Nous ferons la fête
Ou fumons la pipe
Maintenant que nous avons tout terminé

Nous ferons la fête dans le pré
Nous fumons la pipe sans tabac

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[1Georges Didi-Huberman, Où va donc la colère ?, Monde Diplo, mai 2016

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