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Bolivie : socialisme et indigénisme

(article révisé et corrigé)

samedi 17 juillet 2010, par Primitivi

Le socialisme et l’indigénisme en Bolivie : acculturation, État et modernité face à la proposition du Vivre Bien (Buen Vivir) Une analyse critique du processus bolivien comme exemple de la tension grandissante entre les gouvernements du Socialisme du XXI siècle et les mouvements indigènes.

Evo Morales durant le nouvel an Aymara (photo : kaosenlared)


Le socialisme et l’indigénisme en Bolivie : acculturation, État et modernité face à la proposition du Vivre Bien (Buen Vivir) [1]

L’Amérique Latine est devenue un référent théorique et pratique de lutte contre le capitalisme. Une lutte qui se réalise fondamentalement à partir de cadres théoriques et pratiques très différents. D’un côté, le Socialisme du XXIe siècle qui, en reformulant les thèses classiques concernant la prise du pouvoir étatique, a atteint cette objectif dans plusieurs pays. D’un autre côté, ces luttes mettent l’accent sur la nécessité de construire une autre forme de pouvoir “anti-étatique” [2], “depuis le bas”, et parmi celles-ci se détache la proposition indigène comme possibilité de changement structurel qui va bien au-delà du contexte purement ethnique.

Dans ce texte nous essaierons de développer une analyse critique du processus bolivien en prenant comme exemple la tension grandissante entre les gouvernements du Socialisme du XXIe siècle — dont les discours ont assimilé la proposition andine — et le mouvement indigène dans son aspect de construction de pouvoirs anti-étatiques [3].


Bref cadre théorique

Bien que dans la tradition européenne le concept “d’État“ apparaisse par la main de Machiavel, les bases théoriques des démocraties représentatives caractéristiques de l’état libéral n’ont appliqué ce concept qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles à travers ce qu’on appelle les “théories contractualistes”.

D’un point de vue politique et anthropologique, le contractualisme part d’une conception de l’être humain en tant qu’individu abstrait, qui, depuis son “état naturel” (Rousseau), “pactise” avec ses semblables pour pouvoir faire partie de la société et devenir un être culturel. Un “contrat social” qui deviendra la base de l’État et du système démocratique représentatif, associé à l’État à partir de la Modernité, et où la volonté individuelle est soumise “à la direction suprême de la volonté de tous”, déclarant ainsi l’État comme unique espace “rationnel” de vie en commun possible.

De son côté, John Locke élargira de la même manière les bases du libéralisme politique et économique après avoir défendu qu’un tel pacte a pour principale finalité la préservation de la propriété privée individuelle, considérée comme élément fondamental du droit naturel.

Dans tout les cas, comme Zibechi le signale, la forme d’organisation socio-politique fondée sur l’État suppose la création d’un corps gouvernemental aliéné de la société, c’est-à-dire, un espace de gouvernement qui existe et fonctionne en marge de la citoyenneté. Au contraire, les pouvoirs anti-étatiques sont une forme de “pouvoir“ dispersé et multidirectionnel et ne se constituent pas en marge du reste de société. Face à la verticalité de l’État, les pouvoirs anti-étatiques correspondent à une manière de “se gouverner” fondée sur l’horizontalité, si bien illustrée par le néo-zapatisme à travers de son célèbre adage “commander en obéissant”.

Historiquement, grâce à son caractère “globalisant”, l’État — auquel nous renvoient les mots de Rousseau cités plus haut — a abordé sa relation avec les pouvoirs anti-étatiques en cherchant à imposer la logique étatique. Celle-ci a deux versants. D’un côté, la répression contre les mouvements sociaux, si caractéristique, en particulier, des gouvernements explicitement alignés avec le néolibéralisme. De l’autre, la recherche de l’expansion de l’État à travers la démobilisation, la cooptation, la centralisation ainsi que la quête de sa représentativité dans les espaces qui habituellement ne parviennent pas à trouver leur forme d’organisation socio-politique au sein de la démocratie formelle (et de l’État).


La proposition indigène : La communauté et le Vivre Bien

Un bon exemple de pouvoirs anti-étatiques dans le monde indigène est celui de la pratique de la “communauté” dans la nation Aymara.

La communauté Aymara, explique Zibechi, n’est pas une réalité objective mais “une manière de tisser des liens entre les personnes”, ce qui permet, en outre, d’universaliser ce principe en dépassant le stéréotype qui assimile le communautaire au rural, comme nous le montre la ville aymara d’El Alto. Un principe qui, de plus, doit cohabiter au sein du mouvement indigène avec l’exigence de plurinationalité, le temps que cette dernière, qui suppose néanmoins une reformulation positive du concept d’État-Nation hérité des processus d’indépendance et pour partie, de l’idéologie coloniale, continue d’être immergée dans la logique de l’État.

Pourtant le coeur de la proposition indigène, et plus concrètement andine, nous le trouvons dans ce qui a été traduit en castillan par “Buen Vivir” [4].

Le Vivre Bien rompt radicalement avec les fondements anthropologiques propres à la Modernité. En premier lieu, ce concept désigne l’être humain comme un être essentiellement collectif, et non pas individuel, tel que le considère, nous l’avons vu précédemment, le contractualisme. Ce qui nous conduit à une deuxième caractéristique intimement liée à la première : la fin de l’opposition nature/culture.

Si dans la Modernité, comme nous l’avons vu, l’être humain est défini comme tel au moment où il abandonne son “état naturel”, dans la conception du monde andin la collectivité désigne non seulement tous les autres êtres humains mais aussi la Pachamama (la Terre Mère), de telle façon que l’opposition nature/culture en tant qu’élément faisant partie de la définition de l’être humain en perd son sens.

Comme l’affirme Mónica Chuji, le fait que “tout ce qui précède le contrat social ou ce qui reste en dehors de celui-ci soit relégué à cette enceinte si significativement appelée “état naturel”, implique la dénaturalisation de l’Homme et l’objectualisation de la Nature”, en transformant celle-ci soit en objet de connaissance (scientifique) soit en “objet duquel peut être prélevé tout ce qui est nécessaire à la production matérielle, ce qui dans la modernité acquiert la forme du capitalisme” [5].

À partir de cette rupture radicale avec la Modernité, le Vivre Bien suppose une triple alternative au capitalisme : socio-politique, économique et écologique.

La compétitivité, produit de la conception de l’être humain en tant qu’individu, est substituée par une collectivité dont la base existentielle est la réciprocité et la redistribution (par exemple à travers le travail communautaire et la propriété collective). De plus, la conception selon laquelle la Nature n’est pas un élément externe à nous-mêmes mais une partie de notre propre identité implique une relation économique éloignée de l’extractivisme capitaliste. De la même manière, la forme de gouvernement qui s’appuie sur des pouvoirs “anti-étatiques”, l’horizontalité et la réalisation d’assemblées (souvent basées sur le consensus et non sur le vote) représente également le corrélat politique de cette conception anthropologique.


Le cas de la Bolivie : un indigénisme du XXIe siècle

L’indigénisme, loin de défendre l’indianité, désigne toute une construction anthropologique qui vise l’acculturation avec l’intention d’assimiler l’indianité à la logique moderne du progrès et du développement de la nation.

Parmi les différentes stratégies indigénistes développées au cours de l’Histoire, celle qui nous intéresse ici est celle qui consiste en l’assimilation de l’indigène comme partie de l’identité nationale. Une assimilation, qui s’appuie toutefois sur la folklorisation des symboles et des traditions, convertissant l’indigène en “pièce de musée” — vide de contenu réel — en élément du passé “glorieux” de la nation et donc en source de bénéfices économiques dans le cadre de l’activité touristique.

Actuellement, les pays “socialistes” ont encore avancé d’un pas dans le long processus de raffinement de ces pratiques, en donnant lieu à ce que nous pourrions dénommer “l’indigénisme du XXIe siècle”

L’indigénisme du XXIe siècle part de cette logique expansionniste de l’État cooptant et assumant la proposition indigène comme partie du discours gouvernemental-étatique. Ainsi, en Bolivie, mais également en Équateur, l’approbation de nouvelles constitutions incluant la plurinationalité et le Vivre Bien comme axe centrale, coexistent avec la continuité des politiques centrées sur l’État en tant que quasi unique organisateur de la vie socio-politique, ainsi que du modèle économique extractiviste dont les conséquences environnementales sont bien connues. Tout compte fait, l’État (et la Nation) après avoir folklorisé les pratiques symboliques indigènes, à présent, folklorise la proposition sociale, politique, économique et écologique du mouvement indigène.


La "Modernité" politique du gouvernement bolivien

En 2005, García Linera déclarait : “L’État est la seule chose rationnelle en Bolivie. Toute lutte passe par l’État” [6]. Une telle affirmation relie le vice-président bolivien aux sources les plus obscures de la pensée occidentale. Ainsi, Hegel — pour qui l’État Absolu correspondait à la cristallisation de l’Esprit dans son déploiement rationnel au cours de l’Histoire — affirmait que toute pensée non-occidentale — y compris bien sûr la pensée indigène — était “irrationnelle” et que par conséquent elle se trouvait en marge de l’Histoire. Tout ce qui ne faisait pas partie de cette tradition était tout simplement irrationnel. C’est sur cette thèse que la proposition sociologique de Comte — idéologue des processus indépendantistes créoles — fut construite, thèse selon laquelle toute société non scientifique est dans une phase de développement inférieur et doit nécessairement “progresser” vers la pleine rationalité occidentale. En symbiose avec la sociobiologie, cette thèse a incité des personnages comme Gabriel René Moreno à affirmer que “l’indien et le métis incas ne servent absolument à rien dans l’évolution progressive des sociétés modernes. Tôt ou tard, dans la lutte pour l’existence, ils devront disparaître sous la présence souveraine des blancs purs ou purifiés”.

Avec ces postulats théoriques, les pratiques politiques du gouvernement bolivien actuel ont peu à peu approfondi les pratiques indigénistes face à une proposition indigène qu’il tient pour “irrationnelle” parce qu’elle demeure étrangère tant à la logique “du progrès et du développement” qu’à l’État.


Politique économique

Il est bien connu qu’après l’échec du Sommet de Copenhague sur le Climat, Evo Morales a proposé la Conférence Mondiale des Peuples sur les Changements climatiques et les Droits de la Terre Mère, qui s’est déroulée à Cochabamba du 19 au 22 avril de cette année..

Aux 17 tables de travail s’est ajoutée une de plus, la Table 18, promue par le Conseil National d’Ayllus et de Markas del Qullasusyu [7] CONAMAQ) — allié traditionnel de Morales — qui a été durement critiquée par García Linera et non acceptée à la Conférence officielle. Rafael Quispe, Mallku [8] de la Commission des Industries Extractives de la CONAMAQ, en a fait des déclarations plus qu’éclairantes : “Quand COP 15 a échoué nous avons décidé avec le frère Evo Morales de convoquer une conférence des peuples, non des États”.

Non seulement le contenu de ces déclarations justifient de la tendance déjà exposée — la réduction à la cause étatique de toute logique de lutte sociale — mais encore, la création même d’une table parallèle au sommet officiel fait apparaître le fond de la confrontation de plus en plus évidente entre le mouvement indigène bolivien et le premier président indigène d’Amérique du Sud : la continuité du modèle économique extractiviste, fondement du modèle capitaliste.

Ainsi, également en 2005, García Linera déclarait : “L’avenir de la Bolivie est la modernité, non pas l’économie familiale”. Et il ajoutait : “Le pré-moderne ne peut pas prévaloir. Ce qui est traditionnel et ce qui est local sont des fruits de la domination. L’éloge du local et de ce qui est fondé sur la tradition correspond à l’éloge de la domination”.

La caractérisation de l’économie familiale (propre des Ayllus) comme “pré-moderne” nous renvoie à la pensée ethnocentriste de Comte alors qu’il situe les pratiques économiques indigènes comme “antérieures” (“sous-développées”) à celle qui est propre à la rationalité moderne, c’est-à-dire, occidentale. L’État, constitué (selon la pensée libérale moderne) en garant de la propriété privée et du libre échange de marchandises — comprenez : du capitalisme — devient ainsi le seul fondement du modèle économique rationnel.

Et c’est dans cette voie qu’est en train d’œuvrer le gouvernement d’Evo Morales.

En mars dernier, le président bolivien présentait son Plan Stratégique 2010-2015. Avec un budget de 32 milliards de dollars ; le plan a pour finalité d’accroître l’exploitation des ressources naturelles et la construction des infrastructures de transport. Lors de sa présentation, Morales déclarait que la tâche la plus importante de son deuxième mandat serait celle de “l’industrialisation des ressources naturelles que la Terre Mère nous offre”. Certains membres du gouvernement bolivien ont déjà déclaré que la consultation préalable des peuples indigènes est une “perte de temps”.

Une grande partie de cet argent sera affecté à l’Initiative pour l’Intégration de l’Infrastructure Régionale d’Amérique du Sud (IIRSA), un mégaprojet pharaonique d’environ 75 milliards de dollars qui, à travers de 12 “Axes de Développement”, cherchera à surmonter les “barrières” que la nature oppose au transport et à la commercialisation des ressources naturelles. Douze pays de la région – y compris tous les pays de la sphère du socialisme du XXIe siècle – sont pleinement impliqués dans cette initiative que la Coordinatrice Andine des Organisations Indigènes (CAOI) a déjà qualifié “d’écocide et d’ethnocide”.


Carte des différents projets de l’IIRSA
Source : "Integración a golpe de megaproyectos" (Intégration à coups de mégaprojets)



Conclusion

La centralité de l’État et tout le conglomérat théorique (et pratique) issu de la Modernité européenne que porte en soi le Socialisme du XXIe siècle a transformé le profil révolutionnaire de celui-ci en pratique politique réformiste pas du tout orientée vers un véritable changement structurel que qu’impliquerait un dépassement du capitalisme. Sur le terrain économique, la continuité du modèle extractiviste peut tout au plus aspirer à dépasser le néolibéralisme, mais au risque certain de tomber dans une nouvelle phase du capitalisme.

Deuxièmement, et pour ce qui est de sa relation avec la proposition de pouvoir anti-étatique venue des peuples indigènes, cette démarche de l’État suscite une nouvelle forme d’indigénisme du pouvoir, qui tente de neutraliser le discours anti-étatique en l’assimilant et laisse la voie libre, justement, au même projet que les États-Nations latino-américains ont eu depuis leurs processus d’indépendance. Processus qui, comme nous l’avons vu, ont interprété la conception Moderne du monde comme unique garant du “progrès” et du “développement” des peuples.


Post scriptum

Pendant les derniers jours de juin, la confrontation entre le gouvernement et le mouvement indigène bolivien est monté d’un cran. Ainsi et tandis que Morales célébrait avec les foules le nouvel an Aymara — devenu Fête Nationale — les indigènes de l’Orient commençaient une marche vers La Paz pour que leurs droits territoriaux et d’autonomie soient respectés. Tandis que Morales accusait les indigènes de recevoir des fonds de l’USAID, le public apprenait que 22 projets du Plan National de Développement étaient financés par cette même organisation états-unienne.

Une mésentente qui avait lieu également en Équateur au su et au vu de tous quand la Confédération de Nationalités Indigènes de l’Équateur (CONAIE) se réunissait à Otavalo en sommet parallèle à celui — organisé à l’initiative du président équatorien, Rafael Correa — des pays de l’ALBA auquel ont été invitées 300 autorités indigènes et afro-descendentes et durant lequel aussi bien Correa que Morales ont durement critiqué les indigènes non conformistes de leur pays respectif.


Source : Kaosenlared "Socialismo e indigenismo en Bolivia : Aculturación, Estado y Modernidad frente a la propuesta del Buen Vivir"
Traduction : Primitivi (merci aux amis pour la révision de l’article)

Notes

[1] Sur ce point voir les différents articles sur Primitivi faisant référence au Buen (ou Bien) Vivir

[2] Voir Raúl Zibechi, Dispersar el poder. Los movimientos como poderes antiestatales (Disperser le pouvoir. Les mouvements comme pouvoirs anti-étatiques), Barcelone : Virus, 2007.
Ce concept, ainsi que d’autres, abordés principalement dans la première partie de cet article, sont issus de cette oeuvre.

[3] Nous Sommes conscients du fait qu’une partie du mouvement indigène a aussi opté pour la participation électorale comme forme de lutte. Nous croyons que cette option fait partie de la tension que nous essaierons d’analyser, mais elle ne constitue pas l’essentiel de notre analyse.

[4] NDT : Le concept de "Bien Vivre", Suma Qamaña en Aymara et Sumak Kawsay en Kichwa, opposé au "Vivre Mieux" des sociétés occidentales modernes.

[5] Mónica Chuji, Pueblos Indígenas y Naturaleza en el discurso de la modernidad (Les peuples indigènes et la Nature dans le discours de la modernité)

[6] Intervention durant le séminaire Pensamiento y movimientos sociales en América Latina (Des idées et des mouvements sociaux en Amérique latine), cité dans Raúl Zibechi, op. cit., p. 127.

Un exposé présenté durant les Journées Internationales “Anarcho-syndicalisme et Internationalisme”, célébrées à Valence entre les 10 et 12 juin de 2010 sous le titre “La communauté indigène comme proposition antinationale. Une cooptation, un indigénisme et le socialisme du XXIe siècle. Le cas de la Bolivie”.

[7] NDT : Ayllu, structure de communauté familiale étendue ; Markas, villages et villes ; Qullasusyu ou Qulla Susyu, ancienne province de l’Empire Inca, située au sud de Cuzco.

[8] NDT : Mallku, terme qui désigne le chef de l’Ayllu.

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